La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) est souvent présentée comme un chantier de juristes et d’économistes.
Pourtant, ce qui se joue à travers cet accord déborde largement le cadre des sommets diplomatiques. Il s’agit d’un projet qui touche à la structure même des économies africaines : la dépendance vis-à-vis des importations manufacturières, la capacité à créer des emplois industriels, la diversification des exportations et la place du continent dans les chaînes de valeur mondiales.
La question centrale est claire : à quoi sert un grand marché africain si l’essentiel des biens à forte valeur ajoutée continue d’être produit ailleurs, et comment faire de la ZLECAf un levier d’industrialisation plutôt qu’un simple mécanisme de libre-échange ?
Entrée en vigueur juridiquement en 2019, la ZLECAf vise à constituer l’un des plus grands marchés de libre-échange au monde en nombre de pays, avec 54 États participants, plus de 1,4 milliard d’habitants et un produit intérieur brut cumulé estimé à plus de 3 400 milliards de dollars. L’objectif affiché est d’accroître les échanges intra africains afin de réduire une double dépendance : celle des exportations de matières premières peu transformées et celle des importations massives de produits manufacturés en provenance d’Europe, d’Asie ou d’Amérique. Concrètement, l’accord prévoit la réduction progressive des droits de douane sur au moins 90% des lignes tarifaires, l’harmonisation partielle des règles et des normes, la facilitation du commerce des services ainsi qu’un cadre plus cohérent pour l’investissement et, à terme, la mobilité des personnes.
En 2023, le commerce intra africain a atteint environ 192 milliards de dollars, soit une progression de 7,2% par rapport à 2022, pour représenter près de 15% du commerce total de l’Afrique, contre 13,6% un an auparavant. Les dernières analyses de la CNUCED (Rapport 2024 sur le développement économique en Afrique) rappellent toutefois que, malgré cette amélioration, la part du commerce intracontinental se situe encore autour de 16% en 2024, très endeçà des niveaux européens ou asiatiques, et que plus de la moitié des échanges extérieurs de l’Afrique restent concentrés sur un petit nombre de partenaires extra africains.
Sur le temps long, les données montrent qu’entre le début des années 2010 et 2022, la part des échanges intra africains est passée d’environ 10–12% à 15–16%, ce qui signale un progrès, mais à un rythme modeste au regard des ambitions. Rapportés au PIB agrégé, les quelque 192 milliards de dollars d’échanges intra africains représentent de l’ordre de 7–8% de la richesse produite sur le continent, ce qui souligne le poids encore limité du marché régional dans la création de valeur.
Cette moyenne masque de fortes disparités régionales.
L’Afrique australe concentre environ 41,4% du commerce intra africain, l’Afrique de l’Ouest 25,7%, l’Afrique de l’Est 14,1%, l’Afrique du Nord 12,4% et l’Afrique centrale 6,6%.
Dans la SADC, la part du commerce intra régional dans les échanges totaux se situe autour de 20–23%, tandis que la Communauté de l’Afrique de l’Est atteint environ 15%. À l’échelle du continent, la part des échanges entre pays africains reste nettement plus faible que dans d’autres régions du monde : en 2022–2023, le commerce intra régional représente environ 16% du total en Afrique, contre près de 68% en Europe, 59% en Asie et plus de 40% dans les Amériques.
Les flux intra africains sont également concentrés sur un nombre limité de pays.
Les analyses récentes identifient régulièrement l’Afrique du Sud (plus de 30 milliards de dollars d’exportations vers le continent), l’Égypte, le Nigeria, la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Maroc, le Kenya, la République démocratique du Congo, la Zambie et le Zimbabwe parmi les principaux contributeurs aux échanges régionaux.
Dans ces économies, la valeur du commerce intra africain représente plusieurs points de PIB, mais reste en deçà du potentiel si l’on considère la taille des marchés intérieurs et les capacités productives. La CNUCED souligne par ailleurs qu’environ 61% des exportations intra africaines sont déjà des produits transformés ou semi transformés, ce qui montre qu’un socle industriel existe, mais reste fragmenté et sous dimensionné.
La principale faiblesse mise en lumière par ces chiffres reste la faible industrialisation du continent.
Les importations africaines sont dominées par les produits manufacturés : machines, véhicules, biens d’équipement, produits pharmaceutiques, biens de consommation industrialisés.
En l’absence de capacités productives suffisantes, une partie des bénéfices attendus de la ZLECAf – élargissement du marché, accroissement de la demande, économies d’échelle – risque d’être captée par les producteurs extra africains.
Le risque est alors celui d’un « libre-échange importé », où un grand marché africain alimente principalement les exportations des autres régions, tandis que les pays africains demeurent cantonnés au rôle de fournisseurs de matières premières et d’importateurs de produits à forte valeur ajoutée.uneca+3
Pourtant, l’architecture de la ZLECAf a été pensée comme un instrument d’industrialisation.
Les documents de l’Union africaine et de la CNUCED insistent sur le développement de chaînes de valeur régionales dans l’agroalimentaire, l’automobile, le textile habillement, la pharmacie ou les énergies renouvelables. Un marché régional plus vaste peut permettre aux entreprises africaines de réaliser des économies d’échelle, de mieux attirer les investissements et d’augmenter la part des produits manufacturés dans les exportations. Les projections les plus récentes estiment qu’une mise en œuvre ambitieuse de la ZLECAf, couplée à des politiques industrielles actives et à des investissements ciblés dans les infrastructures et la logistique, pourrait accroître significativement le PIB du continent et contribuer à renforcer sa résilience face aux chocs externes.
La concrétisation de ce potentiel se heurte cependant à des contraintes bien identifiées.
Au-delà des droits de douane, les barrières non tarifaires – lenteur des procédures douanières, contrôles redondants, opacité des règles, coûts de conformité, pratiques informelles – renchérissent les coûts de transaction et réduisent la compétitivité des échanges intra africains. Les déficits d’infrastructures restent lourds : routes dégradées, ports congestionnés, réseaux ferroviaires insuffisants, coûts élevés du transport, systèmes énergétiques peu fiables et coûteux. Il n’est pas rare que le coût de transport entre deux pays africains dépasse celui d’un acheminement vers l’Europe ou l’Asie, ce qui annule une partie de l’avantage tarifaire créé par la ZLECAf.
Les contraintes budgétaires et politiques jouent également un rôle clé.
Dans de nombreux pays, les droits de douane représentent une part importante des recettes publiques.
La perspective de réduire significativement ces recettes crée une réticence à avancer rapidement dans la libéralisation, à plus forte raison lorsque les systèmes fiscaux intérieurs restent peu performants.
Des secteurs industriels fragiles craignent une concurrence accrue de voisins mieux dotés en capital, en infrastructures ou en compétences.
En l’absence de stratégie industrielle claire et de mécanismes d’accompagnement, cette crainte se traduit parfois par un blocage silencieux, audelà des ratifications officielles.
Dans ce paysage continental, le Sénégal offre un cas d’étude révélateur. Avant même la ZLECAf, ce pays figurait parmi les économies relativement ouvertes vers le continent : en 2021, le commerce intra africain sénégalais atteignait environ 3,2 milliards de dollars, soit près de 25% du commerce total, un profil plus « africain » que la moyenne. En 2023, les données de commerce extérieur indiquent que l’Afrique absorbe 43,7% des exportations sénégalaises, devant l’Europe (24,6%) et l’Asie (19,4%), les Amériques ne représentant que 3,8%.
Les principaux partenaires sont le Mali, l’Inde, la Suisse, la Chine, l’Australie et l’Espagne, et les exportations sont dominées par les produits pétroliers, l’or, les engrais phosphatés et les produits de la pêche.
Le Sénégal s’intègre donc au marché continental principalement comme fournisseur de produits primaires et transformés de base plutôt que comme plateforme industrielle.
Sur le plan macroéconomique, la trajectoire récente reste marquée par une croissance soutenue. Les estimations pour 2024 indiquent une croissance réelle autour de 6%, portée par l’entrée en production des hydrocarbures et par quelques secteurs dynamiques comme les services, les télécommunications et la construction, tandis que la croissance hors pétrole ralentit autour de 3,5% dans un contexte politique tendu.
Les projections des Nations unies et des institutions financières multilatérales anticipent une accélération temporaire de la croissance vers 6 à 9%, puis un reflux vers des niveaux plus modérés après le pic d’investissement et de démarrage des projets gaziers et pétroliers.
L’alternance intervenue en 2024 s’inscrit dans ce moment charnière. Elle s’accompagne d’un discours plus critique sur la soutenabilité de la dette, la répartition des rentes, la gouvernance des ressources naturelles et les choix de modèle de développement.
Sur la ZLECAf, les nouvelles autorités ne remettent pas en cause l’accord, mais insistent davantage sur la nécessité d’en faire un instrument de souveraineté économique, de contenu local et de montée en gamme industrielle, plutôt qu’un simple vecteur de libéralisation commerciale.
Les données disponibles à fin 2024 montrent toutefois davantage une inflexion qu’une rupture : les moteurs de croissance demeurent dominés par les grands projets (hydrocarbures, infrastructures), les déséquilibres extérieurs restent significatifs et la structure du commerce, bien que fortement tournée vers l’Afrique, reste centrée sur les produits primaires et agroalimentaires.
Les scénarios prospectifs élaborés par l’ISS African Futures indiquent qu’à l’horizon 2043, un scénario de mise en œuvre ambitieuse de la ZLECAf est celui qui aurait le plus fort impact sur le PIB par habitant au Sénégal, à condition d’être combiné à des réformes de gouvernance et à une stratégie d’industrialisation.
Ces simulations soulignent qu’une intégration africaine plus profonde, articulée à des politiques nationales de transformation, pourrait améliorer sensiblement la croissance et réduire davantage la pauvreté ; elles rappellent aussi que, sans renforcement des capacités productives, une ouverture accrue risque d’accentuer le déficit commercial en augmentant les importations de biens manufacturés plus vite que les exportations de produits transformés.
Le cas sénégalais illustre, à l’échelle nationale, le dilemme continental : la ZLECAf ouvre un espace réel d’expansion commerciale, en particulier pour les produits agroalimentaires, certains services et potentiellement, de nouvelles activités industrielles mais la conversion de ce potentiel en transformation structurelle dépend de la capacité à investir dans les infrastructures, les compétences, l’innovation, le financement des PME et la gouvernance économique.
Les conditions d’une mise en œuvre de la ZLECAf au service de l’industrialisation, au Sénégal comme ailleurs, sont désormais bien identifiées.
Il s’agit d’intégrer explicitement l’accord dans les stratégies industrielles nationales et régionales, en choisissant quelques chaînes de valeur prioritaires, en promouvant le contenu local et en développant des zones industrielles et des corridors logistiques connectés aux grands marchés urbains africains.
Il convient aussi de réduire les barrières non tarifaires par la dématérialisation des procédures, l’interconnexion des systèmes douaniers, l’harmonisation graduelle des normes et la mise en place de mécanismes efficaces de règlement des obstacles au commerce. L’investissement dans les infrastructures de transport, d’énergie et de connectivité numérique reste une condition sine qua non de la compétitivité des chaînes de valeur régionales.
Enfin, la gouvernance de la ZLECAf doit dépasser le cercle étroit des administrations et des cercles technocratiques. L’implication structurée des organisations professionnelles, des syndicats, des organisations de femmes et de jeunes, ainsi que de la société civile, apparaît décisive pour orienter les priorités, surveiller les effets distributifs de l’accord et éviter que les bénéfices ne se concentrent sur une minorité déjà favorisée.
Au total, la ZLECAf offre, en 2025, un potentiel réel mais encore largement sous-exploité. Les chiffres récents (192 milliards de dollars d’échanges intra africains en 2023, soit environ 15% du commerce total et une part intra régionale qui tourne autour de 16% en 2024, contre près de 70% en Europe et 60% en Asie) rappellent à la fois le chemin parcouru et l’ampleur du retard d’intégration.
Tant que la base industrielle restera limitée et que les infrastructures, le financement et les institutions ne seront pas alignés sur les objectifs de production et de transformation, le risque demeurera celui d’un grand marché dont les principaux gagnants se situent en dehors du continent. À l’inverse, si la ZLECAf est assumée comme un levier d’industrialisation, de montée en gamme des chaînes de valeur régionales et de réduction des inégalités dans des pays comme le Sénégal, comme à l’échelle continentale, elle peut contribuer de manière significative à la réorientation du modèle de développement africain.
L’enjeu n’est donc pas seulement d’ouvrir les frontières mais de définir clairement ce qui doit être produit, transformé et valorisé à l’intérieur de ces frontières.
Bibliographie indicative
CNUCED, Economic Development in Africa Report 2024: Unlocking Africa’s Trade Potential – Boosting Regional Markets and Reducing Risks, Nations Unies, Genève, 2024.unctad+1
Afreximbank, African Trade Report 2023: Export Manufacturing and Regional Value Chains in Africa under a New Fragmentation of Globalization, Le Caire, 2023.afreximbank+1
FERDI, Développement industriel de l’Afrique : comment la ZLECAf peut-elle répondre aux défis de l’industrialisation ?, Document de travail P333, ClermontFerrand, 2023.ferdi
UNDP, ZLECAf – Plan de communication et documents d’appui pour la mise en œuvre, Rapport technique, 2024.undp
ITUCAfrica, An Impact Analysis of the African Continental Free Trade Area (AfCFTA) in itsb PostImplementation Phase (20212025): A Trade Union Lens, 2025.tradeunionsinafcfta+
L’EconomisteSenegal


