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mercredi, février 4, 2026

Chronique : L’économie mondiale est redevenue politique : l’heure des choix stratégiques pour l’Afrique et le Sénégal- Par Cherif Salif Sy, Économiste-politiste

 

Pendant des décennies, un récit a dominé la pensée économique : celui d’un marché globalisé, autorégulé et neutre, où les États devaient s’effacer pour laisser place aux flux financiers et commerciaux. Cette ère, souvent présentée comme une évidence intangible, est révolue. Nous assistons aujourd’hui à un tournant historique : la repolitisation brutale de l’économie mondiale.

Par « repolitisation de l’économie mondiale », j’entends un changement profond de logique où l’économie n’est plus gouvernée principalement par des règles techniques abstraites, neutres ou marchandes, mais de plus en plus par des choix politiques assumés, liés à la sécurité, à la souveraineté et à la puissance. Pour l’Afrique, et le Sénégal en particulier, comprendre cette nouvelle donne n’est pas un exercice intellectuel. C’est une condition de survie et de souveraineté.

La fin du mythe de la dépolitisation économique

La mondialisation libérale des années 1990-2010 reposait sur un postulat central : la séparation entre l’économie et le politique. Les marchés étaient censés allouer efficacement les ressources, tandis que les institutions multilatérales garantissaient un cadre neutre et universel. Cette vision, largement idéologique, a masqué ce que la politologue Susan Strange appelait déjà la puissance structurelle : la capacité de certains États à façonner les règles mêmes du jeu économique mondial.

La crise financière de 2008, les tensions commerciales, la pandémie de covid-19 et la guerre en Ukraine ont définitivement mis fin à cette fiction. Les sanctions économiques, les contrôles à l’exportation, la relocalisation industrielle ou encore la guerre technologique montrent que l’économie est redevenue un instrument central de la rivalité entre États. Le marché n’est plus un arbitre neutre ; il est redevenu un champ de bataille. L’idée d’un espace économique apolitique a vécu.

Le retour de l’État stratège

Cette repolitisation se traduit par un retour assumé de l’État comme acteur économique majeur. Loin de s’être effacés, les États sont redevenus les architectes principaux des stratégies nationales. Les grandes puissances mettent en œuvre des politiques industrielles offensives, ciblant des secteurs jugés stratégiques : énergie, technologies numériques, défense, métaux critiques. Les subventions, les normes, les barrières non tarifaires et la planification sélective redeviennent des outils légitimes, comme le montrent le « Inflation Reduction Act » américain ou la course européenne à l’autonomie stratégique.

L’économiste Karl Polanyi avait montré que le marché dit « autorégulateur » était une construction politique et non un phénomène naturel. Ce que nous observons aujourd’hui confirme son intuition : lorsque les marchés menacent la cohésion sociale ou la sécurité nationale, les États interviennent pour les réencastrer dans le politique. Dani Rodrik prolonge cette analyse en soulignant l’incompatibilité entre hypermondialisation, souveraineté nationale et démocratie. La repolitisation actuelle est, en ce sens, une tentative de rééquilibrage. L’économie mondiale ne ressemble plus à un espace de libre-échange multilatéral. Elle se fragmente en blocs, devient sélective, conditionnelle et hiérarchisée.

Une économie désormais indissociable de la sécurité

Dans ce nouveau contexte, l’économie n’est plus dissociable des enjeux de sécurité nationale. Le changement est profond : la frontière entre les deux sphères s’est estompée. L’accès à l’énergie, aux technologies critiques, aux chaînes logistiques et aux ressources stratégiques est perçu comme une condition de survie des États. Les métaux rares, les données, les semi-conducteurs ou encore les infrastructures deviennent des actifs géopolitiques avant d’être des biens commerciaux.

C’est cette logique qui explique la ruée vers les terres rares, les tensions sur les routes maritimes ou la bataille pour la 5G. Cette évolution fragilise profondément le multilatéralisme économique. Les règles existent toujours, mais leur application devient asymétrique, dépendante du rapport de force. L’Organisation mondiale du commerce est affaiblie, tandis que les mesures unilatérales se multiplient. Le droit économique international cède progressivement la place à une logique de puissance assumée.

L’Afrique à l’épreuve de la nouvelle donne

Pour l’Afrique, cette repolitisation constitue un défi colossal. Le continent reste structurellement enfermé dans un rôle de fournisseur de matières premières, exportées brutes et transformées ailleurs. Cette dépendance, ancienne, devient beaucoup plus risquée dans un monde où les grandes puissances utilisent leur poids économique comme levier de pression et où l’accès aux chaînes de valeur est soumis à des critères stratégiques.

Sans capacité de transformation locale, sans maîtrise de filières industrielles, l’Afrique restera vulnérable aux décisions prises à l’extérieur de ses frontières. Dans un environnement plus conflictuel, l’absence de stratégie économique cohérente et souveraine est un luxe que le continent ne peut plus se permettre.

Pourtant, cette période n’est pas seulement une menace. Elle offre aussi des opportunités inédites. La fragmentation des chaînes d’approvisionnement pousse les puissances à chercher de nouveaux partenaires et à diversifier leurs sources. La concurrence entre blocs peut offrir à l’Afrique une marge de négociation plus importante qu’auparavant. Mais pour en profiter, une condition est sine qua non : avoir une vision claire, une unité de parole et une capacité de négociation renforcée. L’heure n’est plus à la réaction, mais à l’action stratégique.

Le Sénégal à un carrefour historique

Le Sénégal incarne ce moment de choix de manière cruciale. Son entrée dans le cercle des producteurs de pétrole et de gaz génère un immense espoir de développement. Mais dans un monde repolitisé, les ressources naturelles sont toujours politiques. Elles peuvent financer le décollage économique ou, au contraire, alimenter la rente, affaiblir les institutions et créer de nouvelles dépendances.

La question décisive n’est donc pas le volume de production, mais l’usage qui sera fait de ces richesses. Si le gaz est prioritairement destiné à produire une énergie abordable pour industrialiser le pays, électrifier les campagnes, moderniser l’agriculture et créer des emplois dans des filières intégrées, alors il sera un levier de souveraineté. S’il est simplement monétisé pour alimenter des dépenses courantes sans vision industrielle, il deviendra un piège économique et politique.

La crédibilité internationale du Sénégal est ici primordiale. Les investisseurs, dans ce nouvel environnement, ne cherchent pas seulement le rendement. Ils cherchent avant tout la stabilité, la cohérence et la lisibilité stratégique. Une gouvernance transparente, un État de droit solide et un plan de développement industriel crédible sont les véritables attraits dans une économie mondiale où l’improvisation fait fuir les capitaux.

Conclusion : choisir plutôt que subir

La repolitisation de l’économie mondiale n’est pas une parenthèse. C’est la nouvelle normalité. Elle impose aux nations africaines, et au Sénégal en tête, un changement de paradigme.

Il ne s’agit plus de s’ouvrir sans garde-fou ni de se replier autarcique. Il s’agit de définir stratégiquement son insertion dans la mondialisation. Cela suppose des priorités industrielles assumées, une diplomatie économique agissante, et une gouvernance exigeante qui place l’intérêt national à long terme au cœur des décisions.

Dans ce monde de rapports de force réaffirmés, où la puissance structurelle et la sécurité nationale redeviennent les clés du jeu économique, la neutralité est une illusion et l’absence de stratégie, une faiblesse. La vraie question pour le Sénégal et l’Afrique n’est plus de savoir si l’État doit piloter le développement économique, mais comment le faire avec intelligence et détermination pour ne plus subir, mais choisir son destin. L’heure des choix stratégiques a sonné.

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