Alors que les récits pessimistes entourant l’économie sénégalaise se sont multipliés depuis plus d’un an, en l’absence d’un nouvel accord avec le Fonds Monétaire International (FMI), le pays démontre une capacité de résilience remarquable et mobilise des ressources significatives sur les marchés régionaux.
Le succès retentissant du quatrième Appel Public à l’Épargne (APE4) en 2025, ayant mobilisé 560 milliards FCFA, est un signal fort.
Dans une contribution documentée parvenue a la presse, Dr. Seydina Oumar Seye, Economiste-Enseignant – Chercheur a la Faculté des Sciences Economiques et de Gestion (FASEG) de l’Université Cheikh Anta DIOP de Dakar (UCAD) vise à déconstruire le narratif du doute, en mettant en lumière la robustesse sous-jacente de l’économie sénégalaise, la stratégie de recours au marché régional comme alternative viable, et les fondements d’un nouveau départ annoncé pour 2026.
D’emblée, il s’est livré à une analyse du succès de l’APE4, qualifiant cette opération comme « un indicateur robuste de confiance et de résilience ».
L’annonce de la mobilisation de 560 milliards FCFA (854 millions USD), dépassant de 40% l’objectif initial de 400 milliards, est bien plus qu’un simple succès de trésorerie, soutient-il, assurant qu’ il constitue plutôt « un indicateur macroéconomique et psychologique majeur ».
Selon l’économiste, la sursouscription massive démontre que les investisseurs institutionnels et individuels de l’UEMOA continuent de faire confiance à la signature souveraine du Sénégal.
A son avis, cette confiance est ancrée dans des fondamentaux historiquement solides portant notamment sur une croissance moyenne supérieure à 5% sur la dernière décennie (hors Covid), une inflation maîtrisée (estimée autour de 2-3% en 2024 dans l’UEMOA), et des perspectives de transformation structurelle et systémique avec les projets gaziers et pétroliers de Sangomar et Grand Tortue Ahmeyim (GTA), dont les premières exportations sont imminentes.
Elle résulte aussi de la résilience face aux chocs conjoncturels. En effet, indique-t-il, malgré les défis politiques de l’année écoulée et l’absence de programme avec le FMI, l’État a pu accéder à des financements à un coût raisonnable.
« Cela indique que le marché régional distingue les difficultés de liquidité à court terme de l’insolvabilité. La capacité à lever des fonds localement est un puissant amortisseur en période d’incertitude sur les marchés internationaux », note le Dr Seydina Oumar Seye.
Egalement, souligne-t-il, le succès des APE renforce la profondeur financière du marché régional et réduit la dépendance exclusive aux capitaux extérieurs volatils. Il s’agit d’une stratégie de souveraineté financière.
Contexte d’un resserrement global des conditions monétaires
Le succès de l’APE4 est bien le symptôme d’une économie sénégalaise plus résiliente que ne le suggère le discours ambiant. Il valide une stratégie de repli intelligent sur le marché régional, permettant de naviguer une période d’incertitude sans coupure financière. Si l’augmentation de la dette doit être surveillée avec vigilance, elle finance pour l’heure une transition cruciale.
L’économiste de la FASEG- UCAD rappelle que lors de l’émission obligataire internationale de 2021, le Sénégal avait levé 1 milliard d’euros à un taux de 4,75% sur 12 ans et 700 millions d’euros à 5,125% sur 20 ans.
Il explique que le taux de 6,95% sur le marché régional, bien qu’en apparence plus élevé, doit être analysé en contexte d’un resserrement global des conditions monétaires (hausse des taux directeurs partout) et sans les risques de change associés aux emprunts en devises.
Revenant sur les conditions de l’APE4 et la dynamique de la dette, Dr Seydina Oumar Seye souligne que les conditions de l’APE4 à des taux plafonnés à 6,95% et pour des échéances allant jusqu’à 10 ans, sont effectivement favorables dans le contexte actuel du pays.
Fort de ce constat, il assure que la présence d’échéances à 10 ans est une excellente nouvelle. Elle permet d’allonger le profil d’endettement et de réduire les pressions de remboursement à court terme (réduction du « mur de la dette »). Aussi, poursuit-il. cela améliore la soutenabilité en lissant les charges sur une plus longue période.
L’économiste de la FASEG – UCAD reste persuadé qu’un taux inférieur à 7% en monnaie locale (FCFA, indexé sur l’euro) reste compétitif lorsque des pays émergents similaires empruntent sur les marchés internationaux à des taux parfois supérieurs à 10%. Il explique que le risque de change est éliminé.
En ce qui concerne l’augmentation de l’encours de la dette, Dr Seydina Oumar Seye souligne que la question cruciale n’est pas l’augmentation mécanique du stock de dette, mais l’affectation des fonds.
« Si ces ressources sont dirigées vers des investissements productifs (infrastructures énergétiques, agricoles, de transport) qui généreront à terme de la croissance et des recettes fiscales, elles amélioreront le ratio dette/PIB à moyen terme », argumente-t-il, relevant que « la vigilance doit porter sur le financement du déficit courant par de la dette non concessionnelle ».
Selon la Direction générale de la Dette Publique (DGDP, 2024), la part de la dette intérieure dans la dette totale du Sénégal est passée d’environ 20% en 2012 à près de 40% ces dernières années, illustrant cette stratégie de diversification des sources.
Le marché régional UEMOA : une bouée de sauvetage stratégique
Parlant de l’accès du Sénégal aux marchés sans le « quitus » du FMI, il est d’avis que c’est « une fenêtre d’opportunité temporaire mais réelle »
L’absence d’accord avec le FMI depuis plus d’un an est un sujet de préoccupation, concède-t-il, avant d’affirmer qu’elle ne signifie pas une fermeture immédiate des marchés.
Comme perspectives, il dit que le marché régional UEMOA constitue une bouée de sauvetage stratégique et peut être considéré comme un argument central de la résilience sénégalaise. « Le marché régional des capitaux, profond et liquide, reste largement accessible. Les investisseurs de la zone partagent une monnaie commune et ont une connaissance intime des économies membres », indique-t-il, soulignant que « l’APE4 en est la preuve éclatante ».
Selon lui, « cette alternative stratégique permet au Sénégal de gagner du temps pour finaliser les négociations avec le FMI sans subir d’asphyxie financière ».
La capacité pour le Sénégal, à emprunter localement n’est pas illimitée, soutient-il, ajoutant qu’elle dépend notamment de la capacité d’absorption du marché (pour ne pas « crowded out » les autres émetteurs).
Les autres facteurs tiennent aussi de l’évolution des indicateurs macroéconomiques nationaux (déficit, croissance, réserves de change) et de la patience des investisseurs qui exigeront des taux de plus en plus élevés si les négociations avec le FMI s’éternisent sans progrès visibles sur les réformes.
Autant de raisons qui incite le Dr Seydina Oumar Seye a avancer qu’une estimation réaliste suggère que cette stratégie peut être poursuivie pendant encore 12 à 18 mois, à condition que les fondamentaux ne se dégradent pas brutalement.
Par ailleurs, l’économiste de la FASEG – UCAD, se veut prudent et rappelle que l’accès au marché international pour le Sénégal n’est pratiquement fermé dans les conditions actuelles, sauf à des coûts prohibitifs. Toutefois, souligne-t-il, un retour y est conditionné à la signature d’un nouvel accord avec le FMI, perçu comme un label de crédibilité et de discipline.
Ecartant un scénario peu probable, au vu des atouts structurels, d’un risque de cessation de paiement pour le Sénégal, il soutient que cette éventualité reste faible à moyen terme, et ce, pour plusieurs raisons fondamentales.
D’abord, il note la soutenabilité de la dette qui reste globalement sous contrôle. En effet, explique-t-il, malgré son augmentation, le ratio dette publique/PIB du Sénégal est estimé autour de 75-80% fin 2023. « Bien qu’élevé, ce niveau reste inférieur à celui de nombreux pays en développement et surtout, la structure de la dette s’est améliorée. La part de la dette en monnaie locale (non soumise au risque de change) a augmenté, et la part des créanciers multilatéraux (Banque Mondiale, BAD) aux conditions concessionnelles reste significative », souligne-t-il.
« Le pays n’est pas au bord de la cessation de paiement ; il est dans l’antichambre d’une transformation majeure de son modèle économique, portée par les hydrocarbures et une intégration régionale approfondie. », clame-t-il.
2026, année d’une relance et d’un nouveau départ
L’arrivée imminente des ressources extractives constitue un réel atout.Le champ pétrolier de Sangomar (première production en 2024) et le projet gazier GTA (premières productions attendues en 2026/2027) vont générer des flux de devises substantiels.
« Même avec la prudence nécessaire sur les volumes et les prix, ces projets représentent un changement de paradigme pour les recettes d’exportation et les rentrées fiscales. Les investisseurs anticipent cette manne future, ce qui soutient la confiance in fine », avance-t-il.
Comme perspective réjouissante, le gouvernement sénégalais présente l’année 2026 comme celle d’une relance et d’un nouveau départ.
Selon lui, cet horizon correspond à plusieurs éléments convergents dont le premier « vrai » budget post-réformes d’un nouveau régime, intégrant potentiellement les leçons des audits et notamment des restructurations en cours. Egalement, poursuit-il, il va coïncider avec le retour probable dans un écosystème financier agile, avec la signature d’un nouvel accord FMI (probablement fin du premier trimestre 2026 ou durant l’année…) qui débloquera non seulement des financements concessionnels mais aussi l’accès aux marchés internationaux à des taux raisonnables. L’accélération des recettes des projets pétroliers et gaziers, vont continuer d’améliorer durablement la balance des paiements.
Le pays pourra aussi continuer de miser sur ses multiples « avantages comparatifs» pérennes, portant notamment sur une stabilité politique historique dans la région, position géostratégique de hub, jeux olympiques de la jeunesse, infrastructures de qualité (autoroutes, nouvel aéroport, port de Dakar), un secteur privé dynamique et cela malgré les difficultés du moment, et un capital humain de qualité. Ces atouts, selon lui, continuent d’attirer les investissements directs étrangers (IDE) dans des secteurs comme l’agro-industrie, les télécoms et les services… « Le défi immédiat des autorités est de finaliser les réformes pour décrocher le « quitus » du FMI, afin de transformer la résilience actuelle en une croissance inclusive et durable pour les lendemains meilleurs que le Sénégal mérite », plaide-t-il. L’EconomisteSenegal


