- Par Anouar Ayache, analyste économique et financier
Le débat sur la dette publique sénégalaise est trop souvent enfermé dans un faux dilemme. D’un côté, une logique d’austérité stricte qui préconise une réduction drastique des dépenses publiques afin de rétablir les équilibres budgétaires, au risque d’étouffer la croissance. De l’autre, une fuite en avant consistant à poursuivre les investissements sans véritable stratégie de financement, au risque d’aggraver la vulnérabilité des finances publiques.
À mes yeux, ces deux approches passent à côté de l’essentiel. Le véritable enjeu n’est pas de savoir s’il faut davantage ou moins de dette. Il est de déterminer quelle dette contracter, pour financer quels investissements et selon quelles modalités, afin qu’elle devienne un moteur de création de richesse plutôt qu’un facteur de fragilité.
La dette n’est ni une vertu ni un péché. Elle est un instrument de politique économique. Lorsqu’elle finance des investissements capables d’accroître durablement la production nationale, la compétitivité, les exportations et les recettes publiques, elle constitue un puissant levier de développement. Lorsqu’elle sert principalement à financer des dépenses courantes ou des investissements insuffisamment productifs, elle finit par peser sur les générations futures.
C’est pourquoi je défends une stratégie différente. Le reprofilage de la dette ne doit pas être considéré comme une simple opération de gestion financière destinée à repousser des échéances de remboursement. Il doit devenir le point de départ d’une véritable stratégie de transformation économique, fondée sur ce que j’appelle la doctrine de la dette productive : ce n’est pas le niveau de la dette qui détermine sa soutenabilité, mais la capacité des investissements qu’elle finance à créer davantage de richesse que son coût.
Autrement dit, le reprofilage ne crée pas de richesse. Il crée du temps. Et ce temps n’a de valeur que s’il est mis au service de la transformation productive de notre économie.
𝐃𝐔 𝐑𝐄𝐏𝐑𝐎𝐅𝐈𝐋𝐀𝐆𝐄 𝐅𝐈𝐍𝐀𝐍𝐂𝐈𝐄𝐑 𝐀̀ 𝐔𝐍𝐄 𝐌𝐀𝐑𝐆𝐄 𝐃𝐄 𝐌𝐀𝐍Œ𝐔𝐕𝐑𝐄 𝐒𝐓𝐑𝐀𝐓𝐄́𝐆𝐈𝐐𝐔𝐄
Le reprofilage ne doit pas être réduit à un simple report des échéances de remboursement. Il relève d’une véritable ingénierie financière visant à améliorer le profil de la dette publique, à restaurer des marges de manœuvre budgétaires et à préserver la crédibilité financière du Sénégal. Son objectif n’est ni d’effacer la dette ni d’imposer des pertes aux créanciers, mais d’adapter le calendrier des remboursements aux capacités futures de l’économie sénégalaise, afin de desserrer la contrainte financière tout en maintenant la confiance des investisseurs.
Dans le contexte actuel — marqué par une dégradation de la notation souveraine (CCC+ chez S&P Global Ratings, confirmée en mars 2026, et Caa1 chez Moody’s depuis octobre 2025, toutes deux sous perspective négative) et un accès plus difficile aux marchés internationaux — une telle stratégie suppose au préalable un retour progressif de la confiance. À court terme, un nouvel accord avec le Fonds monétaire international peut contribuer à créer les conditions de cette normalisation : en apportant un signal de crédibilité aux investisseurs et aux partenaires techniques et financiers, il faciliterait l’obtention de garanties multilatérales, réduirait les primes de risque et rendrait le reprofilage plus efficace.
Cette analyse ne signifie nullement que le FMI constitue la solution aux difficultés économiques du Sénégal. Son intervention ne peut être qu’un levier transitoire de stabilisation financière. Les programmes du Fonds contribuent à restaurer la confiance macroéconomique, mais ils ne créent ni usines, ni exploitations agricoles modernes, ni chaînes de transformation industrielle, ni emplois durables. Le véritable redressement dépendra avant tout de notre capacité à produire davantage de richesses, à industrialiser notre économie et à accroître nos exportations. Le FMI peut aider le Sénégal à retrouver un accès normal aux marchés ; il ne bâtira jamais le développement du Sénégal à la place des Sénégalais.
Le reprofilage doit donc être envisagé comme une passerelle entre une phase de stabilisation financière et une stratégie de transformation productive, mobilisant quatre instruments complémentaires.
𝟏. 𝐋’𝐨𝐟𝐟𝐫𝐞 𝐝’𝐞́𝐜𝐡𝐚𝐧𝐠𝐞 (𝐄𝐱𝐜𝐡𝐚𝐧𝐠𝐞 𝐎𝐟𝐟𝐞𝐫) 𝐬𝐮𝐫 𝐥𝐞𝐬 𝐄𝐮𝐫𝐨𝐛𝐨𝐧𝐝𝐬. Le Sénégal fait face à des maturités d’Eurobonds rapprochées à des taux nominaux élevés. Le mécanisme consiste à lancer une offre publique d’échange ciblée (Targeted Tender Offer), proposant aux investisseurs internationaux actuels d’échanger leurs titres de court terme contre de nouvelles obligations à long terme (12 à 15 ans). Compte tenu de la notation actuelle, convaincre les investisseurs d’accepter cet allongement suppose d’adosser ces nouveaux titres à une garantie partielle de crédit (Partial Credit Guarantee) fournie par la Banque africaine de développement ou la Banque mondiale — un rehaussement de crédit permettant de viser un taux d’intérêt sensiblement inférieur à ce que le marché exigerait aujourd’hui pour un emprunteur noté CCC+.
𝟐. 𝐋𝐞 𝐬𝐰𝐚𝐩 𝐝𝐞 𝐝𝐞𝐭𝐭𝐞 𝐜𝐨𝐧𝐭𝐫𝐞 𝐨𝐛𝐣𝐞𝐜𝐭𝐢𝐟𝐬 𝐝’𝐢𝐦𝐩𝐚𝐜𝐭 (𝐃𝐞𝐛𝐭-𝐟𝐨𝐫-𝐈𝐦𝐩𝐚𝐜𝐭 𝐒𝐰𝐚𝐩𝐬). Une partie de la dette bilatérale pourrait être convertie en instruments de finance durable : négocier avec des créanciers bilatéraux (Club de Paris) ou des fonds d’impact internationaux le rachat de notre dette avec une décote, en contrepartie de quoi le Sénégal s’engage à réorienter les flux de remboursement économisés vers le Fonds sénégalais pour la transformation productive (FSTP). L’instrument clé serait un KPI-Linked Bond, une obligation dont le taux d’intérêt est indexé sur l’atteinte d’objectifs productifs précis — réduction ciblée des importations de riz, progression du gaz dans le mix électrique. Plus le Sénégal atteint ses objectifs, plus le coût de sa dette baisse automatiquement.
𝑁𝐵 : 𝑙𝑎 𝑑𝑒́𝑐𝑜𝑡𝑒 𝑒́𝑣𝑜𝑞𝑢𝑒́𝑒 𝑖𝑐𝑖 𝑛’𝑎 𝑟𝑖𝑒𝑛 𝑎̀ 𝑣𝑜𝑖𝑟 𝑎𝑣𝑒𝑐 𝑢𝑛𝑒 𝑑𝑒́𝑐𝑜𝑡𝑒 𝑑𝑒 𝑟𝑒𝑠𝑡𝑟𝑢𝑐𝑡𝑢𝑟𝑎𝑡𝑖𝑜𝑛 (ℎ𝑎𝑖𝑟𝑐𝑢𝑡).
𝟑. 𝐋𝐚 𝐭𝐢𝐭𝐫𝐢𝐬𝐚𝐭𝐢𝐨𝐧 𝐝𝐞𝐬 𝐟𝐥𝐮𝐱 𝐟𝐮𝐭𝐮𝐫𝐬 𝐞𝐭 𝐥𝐞𝐬 𝐒𝐮𝐤𝐮𝐤𝐬 𝐝’𝐢𝐧𝐟𝐫𝐚𝐬𝐭𝐫𝐮𝐜𝐭𝐮𝐫𝐞 𝐬𝐮𝐫 𝐥𝐞 𝐦𝐚𝐫𝐜𝐡𝐞́ 𝐫𝐞́𝐠𝐢𝐨𝐧𝐚𝐥. Pour désengorger la dette bancaire locale de court terme, qui assèche la liquidité des banques de l’UEMOA, l’État pourrait créer un véhicule de titrisation (SPV) au niveau régional, dans lequel seraient logés des flux financiers futurs prévisibles — redevances portuaires attendues du Port de Ndayane, ou fraction sécurisée sur compte séquestre des recettes gazières de Sangomar. Ce véhicule émettrait des Sukuks Al-Ijarah à 10-12 ans sur le marché de la BRVM, portés par des investisseurs institutionnels régionaux en quête de maturités longues. Ce montage suppose un préalable juridique : vérifier que les clauses de negative pledge figurant dans les contrats d’Eurobonds existants n’interdisent pas de donner en collatéral prioritaire des flux de recettes publiques futures sans l’accord des créanciers en place. C’est un travail de revue contractuelle, pas un obstacle de principe — mais il conditionne le calendrier réaliste de mise en œuvre de ce troisième levier.
𝟒. 𝐋𝐞 𝐥𝐢𝐬𝐬𝐚𝐠𝐞 𝐩𝐚𝐫 𝐫𝐞𝐟𝐢𝐧𝐚𝐧𝐜𝐞𝐦𝐞𝐧𝐭 𝐜𝐨𝐧𝐜𝐞𝐬𝐬𝐢𝐨𝐧𝐧𝐞𝐥 (𝐁𝐥𝐞𝐧𝐝𝐞𝐝 𝐅𝐢𝐧𝐚𝐧𝐜𝐞). Pour chaque tranche annuelle du programme d’investissement, un financement mixte associerait un tiers de prêts concessionnels (taux de 1 à 2 %, via l’Agence française de développement ou la JICA), un tiers de dons multilatéraux liés au climat, et un tiers de dette commerciale restructurée selon les instruments ci-dessus. Ce mix abaisserait mécaniquement le coût moyen pondéré du capital de l’enveloppe globale en dessous du taux de croissance attendu du PIB.
Ces quatre instruments ne sont pas concurrents : ils constituent une boîte à outils, à combiner selon la nature de chaque poche de dette. En allongeant les maturités, en lissant le service de la dette et en maîtrisant le risque de change, ils redonnent à l’État les marges de manœuvre budgétaires indispensables à une relance durable.
Cette ingénierie financière ne doit pas non plus rester prisonnière d’une géographie unique. Au-delà des marchés traditionnels occidentaux, le Sénégal doit diversifier ses sources de financement : renforcer ses partenariats avec les banques multilatérales de développement, dont les garanties réduisent le risque perçu, mais aussi développer des partenariats avec les fonds souverains du Golfe et certains investisseurs asiatiques — les Sukuks décrits plus haut s’inscrivent naturellement dans cette logique. Il ne s’agit pas de remplacer une dépendance par une autre, mais de préserver la liberté de décision du pays en diversifiant ses partenaires financiers, chacun apportant des conditions, des maturités et des exigences différentes.
Cette diversification doit également se tourner vers l’intérieur. Le Sénégal doit mieux mobiliser l’épargne nationale et celle de sa diaspora. Les Diaspora Bonds existent déjà, mais leur potentiel reste aujourd’hui largement sous-exploité : ils gagneraient à être davantage orientés vers des projets productifs clairement identifiés et rattachés au FSTP créé, afin que les Sénégalais de l’extérieur deviennent non seulement des soutiens financiers de leurs familles, mais de véritables partenaires de la transformation productive du pays. C’est aussi une dette moins exposée au risque de change et à la volatilité des marchés internationaux — une dette envers ses propres enfants plutôt qu’envers des créanciers extérieurs.
Mais cette respiration financière ne prendra tout son sens que si elle est rigoureusement encadrée. Les ressources ainsi dégagées ne doivent en aucun cas financer les dépenses courantes de l’État. Elles doivent être sanctuarisées et consacrées exclusivement au renforcement des capacités productives du pays.
À cet égard, un principe fondamental doit désormais guider toute stratégie d’endettement extérieur : les financements levés en devises doivent prioritairement être orientés vers des investissements générateurs de devises. Les devises empruntées doivent contribuer à créer les devises qui permettront de les rembourser — c’est le socle de la doctrine de la dette productive, qui réduit le risque de change et améliore durablement la position extérieure du Sénégal. Les ressources mobilisées en dollars ou en euros devraient ainsi être prioritairement orientées vers l’agro-industrie exportatrice, l’industrie manufacturière tournée vers les marchés extérieurs, le tourisme, les plateformes logistiques, l’économie maritime et les services numériques exportables.
Mais l’État ne peut porter seul cette transformation exportatrice. Ce sont structurellement les entreprises privées qui génèrent les devises à l’exportation ; la puissance publique finance l’infrastructure et l’environnement des affaires, le secteur privé produit la richesse et la compétitivité. Le secteur privé n’est pas un acteur économique parmi d’autres : il est le véritable moteur de la création de richesse, et c’est en renforçant durablement les entreprises que l’on renforce durablement les finances publiques.
Cela suppose trois leviers complémentaires : que le FSTP joue pleinement son rôle d’effet de levier (crowding-in) en ouvrant aux entreprises sénégalaises l’accès au co-investissement et à la sous-traitance sur les grands projets financés, plutôt que de se limiter à des investissements publics en direct ; que le collatéral bancaire accepté par la BCEAO soit progressivement élargi au-delà des seuls titres publics, vers certaines créances de PME répondant à des critères de qualité clairement définis, afin d’orienter davantage de crédit vers l’économie productive ; et que l’État engage un apurement résolu de sa dette intérieure envers ses fournisseurs, dont les retards de paiement fragilisent aujourd’hui la trésorerie des entreprises et aggravent l’effet d’éviction du crédit bancaire au détriment du secteur productif. Un pays qui rembourse ses fournisseurs avec la même rigueur qu’il rembourse ses créanciers extérieurs envoie, lui aussi, un signal de crédibilité.
Le reprofilage cesse alors d’être une simple opération financière. Il devient le premier pilier d’une stratégie de transformation productive, faisant de la dette non plus un facteur de vulnérabilité, mais un levier au service de la création de richesse et de la souveraineté économique du Sénégal.
𝐔𝐍 𝐁𝐈𝐆 𝐁𝐀𝐍𝐆 𝐏𝐑𝐎𝐃𝐔𝐂𝐓𝐈𝐅 : 𝟑 𝟎𝟎𝟎 𝐌𝐈𝐋𝐋𝐈𝐀𝐑𝐃𝐒 𝐅𝐂𝐅𝐀 𝐒𝐔𝐑 𝐂𝐈𝐍𝐐 𝐀𝐍𝐒 𝐏𝐎𝐔𝐑 𝐂𝐇𝐀𝐍𝐆𝐄𝐑 𝐃’𝐄́𝐂𝐇𝐄𝐋𝐋𝐄
Le reprofilage de la dette n’est pas une fin en soi. Il ne constitue que le moyen de dégager les marges budgétaires indispensables à une politique ambitieuse de transformation économique.
C’est dans cette logique que je propose la mise en œuvre d’un Programme exceptionnel d’investissements productifs de 3 000 milliards de FCFA sur cinq ans, soit 600 milliards de FCFA par an, représentant environ 2,5 % du PIB nominal annuel. Présenté isolément, ce montant peut sembler élevé. Rapporté à la taille de l’économie sénégalaise et étalé sur cinq exercices budgétaires, il apparaît pourtant réaliste et compatible avec les capacités de financement du pays, à condition d’être adossé à une gestion active de la dette et à une gouvernance rigoureuse.
L’enjeu n’est pas le volume des investissements, mais leur qualité. Le programme s’articule autour de quatre priorités stratégiques :
- 𝐋’𝐚𝐠𝐫𝐢𝐜𝐮𝐥𝐭𝐮𝐫𝐞 𝐞𝐭 𝐥’𝐚𝐠𝐫𝐨-𝐢𝐧𝐝𝐮𝐬𝐭𝐫𝐢𝐞 (900 milliards FCFA) : la souveraineté alimentaire ne pourra être atteinte sans une modernisation profonde des exploitations, le développement des capacités de transformation locale et des chaînes logistiques.
- 𝐋’𝐞́𝐧𝐞𝐫𝐠𝐢𝐞 𝐞𝐭 𝐥’𝐢𝐧𝐝𝐮𝐬𝐭𝐫𝐢𝐞 𝐦𝐚𝐧𝐮𝐟𝐚𝐜𝐭𝐮𝐫𝐢𝐞̀𝐫𝐞 (700 et 600 milliards FCFA respectivement) : l’exploitation du pétrole et du gaz ne doit pas être une finalité, mais un levier d’industrialisation — la véritable richesse réside dans la transformation locale, non dans l’extraction brute.
- 𝐋𝐞𝐬 𝐢𝐧𝐟𝐫𝐚𝐬𝐭𝐫𝐮𝐜𝐭𝐮𝐫𝐞𝐬 𝐥𝐨𝐠𝐢𝐬𝐭𝐢𝐪𝐮𝐞𝐬 — ports, corridors routiers, rail (500 milliards FCFA) — pour améliorer la compétitivité des entreprises et faciliter l’accès aux marchés régionaux et internationaux.
- 𝐋𝐞 𝐧𝐮𝐦𝐞́𝐫𝐢𝐪𝐮𝐞, 𝐥’𝐢𝐧𝐧𝐨𝐯𝐚𝐭𝐢𝐨𝐧 𝐞𝐭 𝐥𝐚 𝐟𝐨𝐫𝐦𝐚𝐭𝐢𝐨𝐧 𝐩𝐫𝐨𝐟𝐞𝐬𝐬𝐢𝐨𝐧𝐧𝐞𝐥𝐥𝐞 (300 milliards FCFA), pour aligner le capital humain sur les besoins du marché.
𝐋’𝐨𝐛𝐣𝐞𝐜𝐭𝐢𝐟 𝐩𝐨𝐮𝐫𝐬𝐮𝐢𝐯𝐢 𝐞𝐬𝐭 𝐜𝐥𝐚𝐢𝐫 : 𝐟𝐚𝐢𝐫𝐞 𝐩𝐫𝐨𝐠𝐫𝐞𝐬𝐬𝐞𝐫 𝐝𝐮𝐫𝐚𝐛𝐥𝐞𝐦𝐞𝐧𝐭 𝐥𝐞 𝐏𝐈𝐁 𝐡𝐨𝐫𝐬 𝐡𝐲𝐝𝐫𝐨𝐜𝐚𝐫𝐛𝐮𝐫𝐞𝐬 𝐩𝐥𝐮𝐬 𝐫𝐚𝐩𝐢𝐝𝐞𝐦𝐞𝐧𝐭 𝐪𝐮𝐞 𝐥𝐚 𝐝𝐞𝐭𝐭𝐞 𝐩𝐮𝐛𝐥𝐢𝐪𝐮𝐞. Cette précision est essentielle. Selon le ministère de l’Économie, du Plan et de la Coopération, la croissance du PIB réel s’est établie à 6,7 % en 2025, contre 6,5 % en 2024 — une performance largement portée par la montée en puissance de la production pétrolière et gazière. Or cette même source rappelle que l’activité hors agriculture et hydrocarbures reste sur une trajectoire de décélération observée depuis 2017, avec une croissance estimée à seulement 1,6 % en 2025. C’est précisément ce moteur structurel, hors rente extractive, que ce programme d’investissement doit réactiver.
Il convient également de distinguer le temps de l’investissement du temps de ses résultats. Les cinq ans ne concernent que le rythme d’engagement des dépenses. Les effets sur la croissance hors hydrocarbures, eux, se déploient sur un horizon plus long — celui des nouvelles maturités visées par le reprofilage (10 à 15 ans). Un port en eau profonde, une plateforme industrielle ou une chaîne de transformation agroalimentaire ne produisent pas leur plein rendement en deux ou trois ans ; leur contribution à la croissance, aux exportations et aux recettes fiscales s’inscrit dans un horizon de dix à quinze ans. C’est précisément pour cette raison que le calendrier de remboursement de la dette doit être adapté au rythme de maturation économique des actifs financés. Selon mes propres estimations, fondées sur des hypothèses prudentes de rendement, la trajectoire réaliste est celle d’une accélération progressive de la croissance hors hydrocarbures vers une fourchette de 5 à 6 % à l’horizon 2035-2040 — non un doublement immédiat à l’issue du seul programme quinquennal.
Autrement dit, 𝐥𝐚 𝐝𝐞𝐭𝐭𝐞 𝐚𝐮𝐠𝐦𝐞𝐧𝐭𝐞 𝐝’𝐚𝐛𝐨𝐫𝐝 𝐥𝐞𝐬 𝐜𝐚𝐩𝐚𝐜𝐢𝐭𝐞́𝐬 𝐝𝐞 𝐩𝐫𝐨𝐝𝐮𝐜𝐭𝐢𝐨𝐧 ; 𝐜𝐞 𝐬𝐨𝐧𝐭 𝐞𝐧𝐬𝐮𝐢𝐭𝐞 𝐜𝐞𝐬 𝐧𝐨𝐮𝐯𝐞𝐥𝐥𝐞𝐬 𝐫𝐢𝐜𝐡𝐞𝐬𝐬𝐞𝐬 𝐪𝐮𝐢 𝐩𝐞𝐫𝐦𝐞𝐭𝐭𝐞𝐧𝐭 𝐝’𝐞𝐧 𝐫𝐞́𝐝𝐮𝐢𝐫𝐞 𝐩𝐫𝐨𝐠𝐫𝐞𝐬𝐬𝐢𝐯𝐞𝐦𝐞𝐧𝐭 𝐥𝐞 𝐩𝐨𝐢𝐝𝐬 𝐫𝐞𝐥𝐚𝐭𝐢𝐟
C’est là tout le sens de la doctrine de la dette productive : la soutenabilité d’une dette ne dépend pas uniquement de son montant, mais de la capacité de l’économie à créer durablement davantage de richesse que le coût de son financement.
𝐔𝐍𝐄 𝐒𝐈𝐌𝐔𝐋𝐀𝐓𝐈𝐎𝐍 𝐌𝐀𝐂𝐑𝐎𝐄́𝐂𝐎𝐍𝐎𝐌𝐈𝐐𝐔𝐄 𝐈𝐍𝐃𝐈𝐂𝐀𝐓𝐈𝐕𝐄 — 𝐃𝐄́𝐌𝐎𝐍𝐓𝐑𝐄𝐑 𝐋𝐀 𝐋𝐎𝐆𝐈𝐐𝐔𝐄, 𝐍𝐎𝐍 𝐏𝐑𝐄́𝐃𝐈𝐑𝐄 𝐋’𝐀𝐕𝐄𝐍𝐈𝐑
Toute proposition économique sérieuse doit reposer sur des hypothèses explicites. Le scénario présenté ici n’est pas une prévision, mais une simulation destinée à illustrer les effets potentiels d’une stratégie combinant reprofilage et investissement productif.
Les hypothèses retenues sont prudentes : un PIB de départ de 22 000 milliards de FCFA, une dette publique de 26 400 milliards de FCFA (environ 120 % du PIB), un coût moyen de financement de 5 %, et un reprofilage réduisant le service annuel de la dette d’environ 350 milliards de FCFA. Il s’agit ici de la croissance du PIB global (hydrocarbures compris) — à distinguer de la croissance hors hydrocarbures évoquée plus haut, qui constitue la véritable jauge de transformation structurelle. Sans programme d’investissement, la croissance globale pourrait demeurer proche de 6 %, principalement portée par les hydrocarbures ; si les investissements productifs sont effectivement réalisés et correctement exécutés sur la durée, elle pourrait progressivement converger vers 7,5 à 8 %, à mesure que la composante hors hydrocarbures prend le relais.
Année PIB (Mds FCFA) Dette (Mds FCFA) Ratio dette/PIB
2027 22 000 26 400 120 %
2030 27 500 29 000 105 %
2035 36 000 30 500 85 %
2040 47 000 32 000 68 %
Cette trajectoire met en évidence un point essentiel : la dette peut continuer d’augmenter temporairement en valeur absolue tout en devenant plus soutenable, dès lors que la richesse nationale progresse plus rapidement qu’elle. La véritable variable d’ajustement n’est donc pas uniquement le niveau de la dette, mais la capacité de l’économie à produire davantage de valeur ajoutée, à exporter davantage et à générer des recettes fiscales supplémentaires.
Cette lecture rejoint les données du Bulletin statistique de la dette publique du Trésor : à fin 2024, la dette de l’administration centrale s’établissait à 23 667 milliards de FCFA (119 % du PIB), tandis que celle du secteur public consolidé atteignait 25 583 milliards (128,6 % du PIB) — c’est cette mesure la plus large qui dépasse aujourd’hui les 120 % souvent évoqués dans le débat public. Ces chiffres confirment aussi qu’un reprofilage apparaît plus adapté qu’une restructuration : le coût moyen effectif de notre dette n’était en moyenne que de 3,9 % (3,4 % sur la dette extérieure) à fin 2024, pour une maturité résiduelle moyenne de 7,2 ans. Ce n’est pas le profil d’une dette insoutenable appelant un défaut ou une décote généralisée ; c’est celui d’une dette dont il faut mieux gérer le calendrier — et c’est précisément l’espace que ce Big Bang productif doit occuper.
Sur cette base, un reprofilage pourrait générer une économie annuelle de l’ordre de 350 milliards de FCFA sur le service de la dette, finançant près de 60 % du programme annuel d’investissement (600 milliards de FCFA) ; le solde serait mobilisé par les autres instruments du FSTP. On m’opposera, à raison, que l’histoire récente des grands programmes d’investissement public financés par emprunt en Afrique subsaharienne est jalonnée de dépassements de coûts et de retards d’exécution qui ont souvent érodé le rendement attendu de ce type de pari. C’est un risque réel, pas une objection à écarter — et c’est justement pour cela que le pilotage indépendant décrit plus loin n’est pas une option de gouvernance parmi d’autres, mais la condition de validité de l’ensemble du scénario chiffré ici.
𝐋𝐄𝐒 𝐂𝐈𝐍𝐐 𝐏𝐈𝐋𝐈𝐄𝐑𝐒 𝐃𝐄 𝐋𝐀 𝐂𝐑𝐄́𝐃𝐈𝐁𝐈𝐋𝐈𝐓𝐄́ 𝐄𝐓 𝐃𝐔 𝐒𝐔𝐂𝐂𝐄̀𝐒
Aussi ambitieuse soit-elle, une stratégie de transformation économique ne peut réussir sans une gouvernance irréprochable. Les ressources mobilisées devront être protégées des cycles politiques, des arbitrages de court terme et des dérives de gestion.
## 𝐏𝐫𝐞𝐦𝐢𝐞𝐫 𝐩𝐢𝐥𝐢𝐞𝐫 : une sélection rigoureuse des investissements. Chaque projet financé devra faire l’objet d’une évaluation économique indépendante démontrant sa rentabilité, sa contribution à la croissance, à l’emploi, aux exportations et aux recettes fiscales. L’objectif n’est plus de mesurer uniquement le coût d’un projet, mais sa capacité à créer durablement davantage de richesse que la dette mobilisée pour le financer.
## 𝐃𝐞𝐮𝐱𝐢𝐞̀𝐦𝐞 𝐩𝐢𝐥𝐢𝐞𝐫 : le Fonds sénégalais pour la transformation productive (FSTP). Les économies dégagées par le reprofilage, les ressources concessionnelles et les contributions des partenaires au développement seraient centralisées dans ce fonds, dédié exclusivement à l’investissement productif — un véritable pare-feu contre la tentation de financer les dépenses courantes. Il servira également d’effet de levier pour le secteur privé national, en lui ouvrant l’accès au co-investissement et à la sous-traitance sur les grands projets financés.
## 𝐓𝐫𝐨𝐢𝐬𝐢𝐞̀𝐦𝐞 𝐩𝐢𝐥𝐢𝐞𝐫 : un pilotage indépendant doté d’un pouvoir réel. Le Sénégal a récemment fait l’expérience, documentée par la Cour des comptes, d’une dette non déclarée dans les comptes officiels — un lecteur informé sera légitimement sceptique face à une énième liste de bonnes intentions de transparence. C’est pourquoi l’Agence nationale de pilotage de la dette productive ne doit pas se limiter à publier des indicateurs : elle doit disposer d’un statut d’indépendance opposable — rattachement direct à l’Assemblée nationale plutôt qu’au seul exécutif, publication systématique de ses rapports d’évaluation, et surtout un pouvoir de blocage suspensif sur tout décaissement du FSTP dont le dossier n’aurait pas été validé ex ante. Sans ce verrou, la Règle d’or budgétaire reste une déclaration de principe ; avec lui, elle devient un mécanisme de sanction précoce, avant que les fonds ne soient engagés plutôt qu’après que le mal soit fait.
## 𝐐𝐮𝐚𝐭𝐫𝐢𝐞̀𝐦𝐞 𝐩𝐢𝐥𝐢𝐞𝐫 : une discipline budgétaire renforcée. Le reprofilage ne doit jamais être interprété comme une autorisation de dépenser davantage. Les dépenses de fonctionnement devront continuer à être maîtrisées afin de préserver la crédibilité de la stratégie. Cette logique de sanctuarisation rejoint un autre chantier de fond : la réforme des subventions énergétiques. En remplaçant un système universel et régressif par un ciblage effectif des couches fragiles — via le Registre social unique et des dispositifs comme Yakaar-Teranga — l’État libère des marges budgétaires substantielles, qui doivent être sanctuarisées au même titre que les ressources extractives plutôt que réabsorbées par le train de vie courant.
## 𝐂𝐢𝐧𝐪𝐮𝐢𝐞̀𝐦𝐞 𝐩𝐢𝐥𝐢𝐞𝐫 : une mobilisation de l’ensemble des forces vives du pays. La transformation productive ne relève pas de l’État seul. Elle suppose une alliance durable entre les pouvoirs publics, le secteur privé national, les universités, la diaspora, les partenaires techniques et financiers et les collectivités territoriales.
Ces cinq piliers forment un ensemble indissociable. Sans investissements productifs, le reprofilage ne serait qu’un simple report des échéances. Sans gouvernance dotée d’un pouvoir réel, les investissements risqueraient de perdre leur efficacité. La réussite de cette stratégie dépendra donc moins des instruments financiers retenus que de la qualité des institutions chargées de les mettre en œuvre.
𝐏𝐋𝐀𝐈𝐃𝐄𝐑 𝐏𝐎𝐔𝐑 𝐔𝐍𝐄 𝐄́𝐕𝐎𝐋𝐔𝐓𝐈𝐎𝐍 𝐃𝐄𝐒 𝐑𝐄̀𝐆𝐋𝐄𝐒 𝐃𝐄 𝐂𝐎𝐍𝐕𝐄𝐑𝐆𝐄𝐍𝐂𝐄 : 𝐕𝐄𝐑𝐒 𝐔𝐍𝐄 « 𝐑𝐄̀𝐆𝐋𝐄 𝐃’𝐎𝐑 𝐃𝐄 𝐋’𝐈𝐍𝐕𝐄𝐒𝐓𝐈𝐒𝐒𝐄𝐌𝐄𝐍𝐓 𝐏𝐑𝐎𝐃𝐔𝐂𝐓𝐈𝐅 » 𝐀𝐔 𝐒𝐄𝐈𝐍 𝐃𝐄 𝐋’𝐔𝐄𝐌𝐎𝐀
Cette exigence de qualité de la dépense ne doit pas s’arrêter aux frontières nationales. Le Pacte de convergence de l’Union fixe aujourd’hui un plafond uniforme de dette publique de 70 % du PIB, sans distinguer la nature des dépenses financées : qu’un emprunt serve à couvrir des dépenses de fonctionnement ou à construire un port, une centrale électrique ou une unité de transformation agro-industrielle, son traitement demeure identique. Cette approche favorise la discipline budgétaire, mais elle mesure le volume de la dette sans apprécier la qualité des investissements qu’elle finance — une faiblesse méthodologique qui n’est pas anodine : le taux d’endettement de l’Union avoisine aujourd’hui 62,5 % du PIB, et le service de la dette a absorbé près de 70 % des recettes fiscales des États membres en 2025, une pression qui pousse mécaniquement les gouvernements vers l’austérité indifférenciée, y compris sur les dépenses les plus productives.
C’est pourquoi je propose que le Sénégal porte, au sein des instances de l’UEMOA, l’idée d’une 𝙍𝙚̀𝙜𝙡𝙚 𝙙’𝙤𝙧 𝙙𝙚 𝙡’𝙞𝙣𝙫𝙚𝙨𝙩𝙞𝙨𝙨𝙚𝙢𝙚𝙣𝙩 𝙥𝙧𝙤𝙙𝙪𝙘𝙩𝙞𝙛. 𝙎𝙤𝙣 𝙥𝙧𝙞𝙣𝙘𝙞𝙥𝙚 : 𝙥𝙚𝙧𝙢𝙚𝙩𝙩𝙧𝙚, 𝙨𝙤𝙪𝙨 𝙙𝙚𝙨 𝙘𝙤𝙣𝙙𝙞𝙩𝙞𝙤𝙣𝙨 𝙨𝙩𝙧𝙞𝙘𝙩𝙚𝙨, 𝙦𝙪𝙚 𝙡𝙚𝙨 𝙚𝙢𝙥𝙧𝙪𝙣𝙩𝙨 𝙚𝙭𝙘𝙡𝙪𝙨𝙞𝙫𝙚𝙢𝙚𝙣𝙩 𝙘𝙤𝙣𝙨𝙖𝙘𝙧𝙚́𝙨 𝙖̀ 𝙙𝙚𝙨 𝙞𝙣𝙫𝙚𝙨𝙩𝙞𝙨𝙨𝙚𝙢𝙚𝙣𝙩𝙨 𝙥𝙧𝙤𝙙𝙪𝙘𝙩𝙞𝙛𝙨 𝙗𝙚́𝙣𝙚́𝙛𝙞𝙘𝙞𝙚𝙣𝙩 𝙙’𝙪𝙣 𝙩𝙧𝙖𝙞𝙩𝙚𝙢𝙚𝙣𝙩 𝙨𝙥𝙚́𝙘𝙞𝙛𝙞𝙦𝙪𝙚 𝙙𝙖𝙣𝙨 𝙡’𝙖𝙥𝙥𝙧𝙚́𝙘𝙞𝙖𝙩𝙞𝙤𝙣 𝙙𝙚𝙨 𝙘𝙧𝙞𝙩𝙚̀𝙧𝙚𝙨 𝙙𝙚 𝙘𝙤𝙣𝙫𝙚𝙧𝙜𝙚𝙣𝙘𝙚 — 𝙖̀ 𝙘𝙤𝙣𝙙𝙞𝙩𝙞𝙤𝙣 𝙦𝙪𝙚 𝙘𝙝𝙖𝙦𝙪𝙚 𝙥𝙧𝙤𝙟𝙚𝙩 𝙨𝙤𝙞𝙩 𝙫𝙖𝙡𝙞𝙙𝙚́ 𝙚𝙭 𝙖𝙣𝙩𝙚 𝙚𝙩 𝙚́𝙫𝙖𝙡𝙪𝙚́ 𝙚𝙭 𝙥𝙤𝙨𝙩 𝙥𝙖𝙧 𝙪𝙣 𝙢𝙚́𝙘𝙖𝙣𝙞𝙨𝙢𝙚 𝙞𝙣𝙙𝙚́𝙥𝙚𝙣𝙙𝙖𝙣𝙩, 𝙨𝙪𝙧 𝙡𝙚 𝙢𝙤𝙙𝙚̀𝙡𝙚 𝙙𝙚 𝙡’𝘼𝙜𝙚𝙣𝙘𝙚 𝙙𝙚 𝙥𝙞𝙡𝙤𝙩𝙖𝙜𝙚 𝙥𝙧𝙤𝙥𝙤𝙨𝙚́𝙚 𝙥𝙡𝙪𝙨 𝙝𝙖𝙪𝙩, 𝙚𝙩 𝙦𝙪𝙚 𝙨𝙖 𝙧𝙚𝙣𝙩𝙖𝙗𝙞𝙡𝙞𝙩𝙚́ 𝙚́𝙘𝙤𝙣𝙤𝙢𝙞𝙦𝙪𝙚 𝙨𝙤𝙞𝙩 𝙙𝙚́𝙢𝙤𝙣𝙩𝙧𝙚́𝙚 𝙙𝙖𝙣𝙨 𝙡𝙖 𝙙𝙪𝙧𝙚́𝙚.
Il ne s’agirait nullement d’un assouplissement de la discipline budgétaire, mais l’inverse : une telle règle imposerait des exigences de transparence et d’évaluation supérieures au dispositif actuel, puisque chaque franc CFA emprunté au-delà du plafond commun devrait justifier, projet par projet, sa contribution nette à la croissance et aux recettes futures.
Cette proposition s’inscrit dans une vision plus large de la souveraineté économique. Elle ne se substitue pas au chantier monétaire, elle l’accompagne : la réforme de la BCEAO vers un mandat dual de développement — objectif que je défends par ailleurs dans mes travaux sur la souveraineté monétaire — suit son propre calendrier institutionnel, régional par nature, et ne saurait attendre l’aboutissement du reprofilage national pour être engagée. Les deux chantiers avancent en parallèle et se renforcent mutuellement : un espace budgétaire regagné et des capacités productives renforcées donnent au Sénégal davantage de poids dans la négociation régionale sur l’architecture monétaire, tandis qu’une politique monétaire mieux alignée sur les besoins de financement du développement amplifierait à son tour l’efficacité du reprofilage engagé ici. Souveraineté monétaire et transformation productive sont des leviers complémentaires, non substituables — c’est en les actionnant de concert que le Sénégal se donnera les moyens de sortir, à son rythme et selon ses propres termes, de la dépendance structurelle au système financier mondialisé.
𝐂𝐎𝐍𝐂𝐋𝐔𝐒𝐈𝐎𝐍 : 𝐅𝐀𝐈𝐑𝐄 𝐃𝐄 𝐋𝐀 𝐃𝐄𝐓𝐓𝐄 𝐔𝐍 𝐈𝐍𝐒𝐓𝐑𝐔𝐌𝐄𝐍𝐓 𝐃𝐄 𝐒𝐎𝐔𝐕𝐄𝐑𝐀𝐈𝐍𝐄𝐓𝐄́
Le Sénégal est aujourd’hui à la croisée des chemins. Le véritable choix n’est pas entre s’endetter ou ne pas s’endetter. Il est entre une dette qui entretient la dépendance et une dette qui construit l’indépendance économique.
𝐋𝐞 𝐫𝐞𝐩𝐫𝐨𝐟𝐢𝐥𝐚𝐠𝐞 𝐧’𝐞𝐬𝐭 𝐩𝐚𝐬 𝐮𝐧𝐞 𝐟𝐢𝐧 𝐞𝐧 𝐬𝐨𝐢. 𝐈𝐥 𝐞𝐬𝐭 𝐮𝐧 𝐦𝐨𝐲𝐞𝐧 𝐝𝐞 𝐫𝐞𝐭𝐫𝐨𝐮𝐯𝐞𝐫 𝐝𝐮 𝐭𝐞𝐦𝐩𝐬, 𝐝𝐞 𝐫𝐞𝐬𝐭𝐚𝐮𝐫𝐞𝐫 𝐥𝐚 𝐜𝐨𝐧𝐟𝐢𝐚𝐧𝐜𝐞 𝐞𝐭 𝐝𝐞 𝐜𝐫𝐞́𝐞𝐫 𝐥’𝐞𝐬𝐩𝐚𝐜𝐞 𝐛𝐮𝐝𝐠𝐞́𝐭𝐚𝐢𝐫𝐞 𝐧𝐞́𝐜𝐞𝐬𝐬𝐚𝐢𝐫𝐞 𝐚̀ 𝐮𝐧𝐞 𝐩𝐨𝐥𝐢𝐭𝐢𝐪𝐮𝐞 𝐚𝐦𝐛𝐢𝐭𝐢𝐞𝐮𝐬𝐞 𝐝’𝐢𝐧𝐯𝐞𝐬𝐭𝐢𝐬𝐬𝐞𝐦𝐞𝐧𝐭𝐬 𝐩𝐫𝐨𝐝𝐮𝐜𝐭𝐢𝐟𝐬. Ce temps retrouvé ne prendra toutefois de valeur que s’il est mis au service d’une transformation profonde de notre appareil productif. À court terme, un accord avec le FMI peut contribuer à stabiliser les finances publiques et à faciliter le retour du Sénégal sur les marchés internationaux — mais il ne faut pas lui attribuer un rôle qu’il ne peut jouer. Le FMI peut accompagner une phase de stabilisation ; il ne construira jamais le développement du Sénégal à la place des Sénégalais.
Notre avenir dépendra avant tout de notre capacité à produire davantage, à transformer localement nos matières premières, à développer notre industrie et à conquérir des marchés à l’exportation. C’est pourquoi je défends une doctrine de la dette productive, fondée sur un principe simple : chaque franc CFA emprunté doit créer davantage de richesse qu’il n’en coûte, et chaque dette contractée en devises doit financer prioritairement des investissements capables de générer les devises nécessaires à son remboursement.
Le Sénégal dispose aujourd’hui d’atouts considérables : une population jeune, des ressources naturelles, une position géographique stratégique et un potentiel de croissance reconnu. Pour transformer ces atouts en prospérité durable, il nous faut une discipline budgétaire exigeante, une gouvernance irréprochable et une vision économique de long terme.
La dette n’est ni une fatalité, ni une richesse en elle-même. Tout dépend de l’usage qui en est fait. Lorsqu’elle finance la consommation, elle reporte les difficultés. Lorsqu’elle finance la production, elle prépare l’avenir.
Faire en sorte que chaque franc CFA emprunté crée davantage de richesse qu’il n’en coûte — et davantage de richesse productive, non dépendante de la rente extractive — voilà la seule vraie voie vers une prospérité durable et une souveraineté économique assumée.
𝐂’𝐞𝐬𝐭 𝐮𝐧 𝐩𝐚𝐫𝐢 𝐬𝐮𝐫 𝐥𝐚 𝐪𝐮𝐚𝐥𝐢𝐭𝐞́ 𝐝𝐞 𝐥𝐚 𝐠𝐨𝐮𝐯𝐞𝐫𝐧𝐚𝐧𝐜𝐞.
L’Economiste Sénégal


